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Dansons !

25122008

A Jardinbaroque (l’extrait musical y est d’excellente qualité),

En ce jour de Noël, je ne peux m’empêcher de penser à la ferveur religieuse et la fière surtout qui animaient les messes de minuit à Naples, au XVIIIe siècle. Surtout lorsqu’on vient à regarder la messe de minuit célébrée à Basilique Saint-Pierre de Rome. Comment s’étonne-t-on encore que les églises se vident ?! En ce jour de joie pour les chrétiens, c’est une messe sobre, sans aucune communication de joie justement à laquelle nous sommes conviés. Au contraire, les antiennes se succèdent sans guère d’autres agréments mémorables. Peut-être la foi n’a-t-elle pas besoin d’être ostensible pour être sincère, mais quelle tristesse, quel dénuement ! Nous sommes loin, très loin de l’allégresse des XVIIe-XVIIIe siècles !

Dansons ! dans Hiver adoratio

Permettons-nous un saut dans le temps de trois siècles et de plus trois mille kilomètres, direction : Naples. En ce veillée de Noël, les fidèles sont rassemblés dans les églises. Dans l’une d’elles, on joue une tarantella de Cristofaro Caresana. Davantage pièce de théâtre que d’église (on saisit bien tout l’interpénétration des deux mondes dans la Naples d’alors ; phénomène qui n’est pas sans rappeler les mistères médiévaux), comment ne pas s’imaginer, en écoutant cette oeuvre les yeux fermés, la scène pastorale ? Cet idéal paysan est plus qu’à la mode en cette fin du XVIIe siècle et avouons que la scène de la Nativité se prête particulièrement bien à ce jeu.

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C’est sur des notes légères que commence notre oeuvre, alors que les chanteurs nous fixent le décor, celui d’un monde idéal où la « brebis mangeait avec le lion » et où les « roses et les fleurs poussaient par milliers » que nous contemplerons dans un avenir peut-être proche (début de la tarentelle)  : Adorate si bella notte !  Car, en attendant, c’est le règne de la tarentule (d’où proviendrait le nom « tarentelle », danse effreinée qui menait dans certains cas à la transe et qui, pensait-on, soignait des piqûres de l’araignée) qu’il faut supporter. Elle épouvante ce monde et en a fait son royaume. Battons-nous pour préparer au mieux ce monde qui accueillera l’Enfant, sauvant les pauvres Napolitains de ce « serpent d’enfer ».

Il faut dire que ce manichéisme n’est pas gratuit. Même lors des célébrations de Noël, les revendications politiques sont toujours présentes. Aussi, n’y voyons là point autre chose que des métaphores : un mondé idyllique disparu, terrifié par une tarentule (ou un taureau, symbole de la corrida espagnole) qui incarne les tyrans hispaniques. Ceux-ci règnent encore en maîtres, mais pour quelques temps seulement. « Aujourd’hui que le Verbe est descendu du Ciel, / Ta morsure n’atteindra plus. / Voilà bien le prix de l’orgueil ! », « C’est à toi qu’on jettera en de plus lourdes chaînes / Puisqu’à l’homme aujourd’hui sourit la liberté : Qui veut défier le Ciel ne peut être vainqueur ! ».

belen1 dans MusiqueDans cette danse contagieuse, anges (voix féminines) et paysans (voix masculines) s’unissent pour célébrer le retour de la paix sur terre. Ils nous invitent à répéter tous ensemble cette tarentelle (Replicate la tarantella), ivre de joie, tel un chant partisan, pour contempler un avenir peut-être proche, celui d’un royaume de Naples indépendant. Alors, qu’attendez-vous ? « Courez vers les forêts, les vallons et les grottes. Adorez, célébrez une si belle nuit ! »

Et lorsqu’on écoute cette musique, qui nous entraîne et dont on se surprend parfois à en danser les mesures, on ne peut s’empêcher de songer aux crèches napolitaines, plus grandes les unes que les autres, plus dorées, plus riches aussi. Elles fourmillent de personnes colorés en tous genres et glorifient cet idéal pastoral si cher. Rarement, la symbiose entre musique et arts plastiques n’a été si évidente.

Alors, pourquoi ôter toute théâtralité (musicale, entre autres) de ces messes de minuit, alors que le décorum et la gestuelle n’en restent pas moins impreignés ?

tarentellecares




Pour la postérité

18042008

Dédicace de l’auteur : à Jardinbaroque dont le blog m’a beaucoup influencé pour créer celui-ci. Qu’il soit remercié pour ses encouragements et ses remarques !

Pour la postérité dans Peinture antoineyeux

 

Serait-ce un regard perdu ? Mélancolique ? Nostalgique ? Vide ? Une tache lumineuse, minime, dans chaque oeil serait le signe de cette émotion palpable ? Elle est simple à gauche, double à droite… le peintre et son chevalet entre la fenêtre et son modèle ? Au-delà d’un simple procédé pictural pour donner vie au portrait, ces yeux nous parlent et cherchent nous dire quelque chose. Mais quoi ?

Rogier van der Weyden (vers 1399-1464) ou un de ses suiveurs (je laisse le débat aux spécialistes) réussit ici un tour de force : rarement (pour ne pas dire jamais) le regard n’a atteint un tel degré d’émotion et de passion. Pourtant, Dieu sait si ce peintre en avait fait sa spécialité.

Né vraisemblablement dans la région de Tournai et élève de Robert Campin, bien vite le jeune artiste prend du galon. Âgé d’une trentaine d’année, il devient peintre officiel de la ville de Bruxelles. Quel luxe pour cette ville drapière dont les étoffes sont si coûteuses qu’on ne peut les acheter en monnaie sonnante et trébuchante ! Quel prestige aussi pour cet artiste d’être employé par la ville qui accueille la cour de Bourgogne, la plus prestigieuse de l’époque ! Après un pèlerinage en Italie, il revient dans la ville et s’y éteint en 1464.

antoinelarge dans PeintureA l’objectivisme visuel de van Eyck, van der Weyden répond par une intériorité subjective. Je m’explique : alors que la première génération de « Primitifs flamands » s’emploie à rendre réaliste le sujet « le plus objectivement possible » (justes proportions, rendus des matériaux, perspectives visuelles…), van der Weyden tente de traduire un sentiment intérieur, par définition subjectif. Généralement, ce sentiment est la devotio moderna (doctrine où la contemplation, la communion de l’âme avec Dieu, est l’aboutissement du chemin spirituel) qui connaît un succès certain dans les anciens Pays-Bas au XVe siècle. Mais dans le présent tableau, est-ce de la simple dévotion ?

D’abord, identifions le sujet : il s’agit d’Antoine de Bourgogne, dit le « Grand Bâtard », fils naturel du duc de Bourgogne Philippe le Bon et de sa maîtresse Jeanne. Des inscriptions au dos du tableau nous l’attestent. Antoine est né vers 1430 et mort en 1504. Tout comme ses ancêtres, il est bibliophile et jouteur invétéré.

Sa position dans le tableau est classique pour l’époque : le buste et la tête tournés de trois-quart, le regard fuyant, une main sur le bord du tableau (afin d’accentuer le réalisme de cette « fenêtre ouverte sur le monde »), le fond est sombre, ce qui permet au personnage de s’en détacher et au spectateur d’en admirer le visage et les attributs.

Le tableau, quant à lui, doit être daté des années 1460-1470. Antoine est fait chevalier de l’Ordre de la Toison d’or en 1456 et semble arborer une trentaine d’années. Son autre portrait (conservé aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles), beaucoup plus célèbre que celui-ci, le représente une flèche à la main et un haut bonnet sur la tête, très en vogue durant les années 1465-1470.

Tout de suite, les similitudes des deux portraits interpellent : la même coupe de cheveux, le même type d’habits, la même bouche, les mêmes yeux, les mêmes sourcils (surtout le droit, un peu plissé), etc. Seul changement notable, la main : elle n’est pas du tout disposée au même endroit. Mais qu’importe. Ces deux tableaux ne sont que trop similaires que pour ne pas avoir une parentée quelconque, en dehors du modèle. Vraisemblablement, ils furent produits à partir de la même esquisse. Mais les deux se valent-ils pour autant ?

antoinelarge2La  main de van der Weyden n’est plus remise en doute concernant la version de Bruxelles. De fait, elle est plus soignée, les contours sont plus nets, la main est semblable aux autres que le peintre illustre dans ses oeuvres. A l’inverse, la copie de la collection particulière est moins soignée : contours flous, retouches (notamment au niveau de la main), doigts plus massifs que ceux décharnés que van der Weyden peints habituellement, etc. Le doute quant à son authenticité est donc permis.

Pourtant, on ne peut qu’être en admiration devant cette version : elle témoigne d’un rafinement qui n’est pas le cas de celui de l’homme à la flèche. Son habit damassé est doublé d’une fourrure bleu pâle aux manches et au col, qui rappelle avec goût l’étoffe tout juste sortie pour l’occasion (on y voit encore les plis) qu’il arbore sur l’épaule. Son col est pourpre, réhaussé lui aussi de motifs, et tranche avec l’austère noir de l’habit (deux couleurs d’une grande valeur).

Et que dire de sa stature ?! Il est droit, digne, le regard fixe et fier. Et il peut ! Il est l’un des personnages les plus prestigieux de la cour. Mais alors, la lueur dans le regard, qu’est-ce ? Le doute qui le ronge ? Sa faiblesse ? Etonnant pour quelqu’un d’une telle aisance. Qui craindrait-il ? Personne… sauf Dieu. Dieu a les vaniteux et les orgueilleux en horreur et les envoie brûler en enfer. Mais qu’Antoine s’en aille en paix : il échappera à la damnation éternelle car les institutions religieuses que les siens et lui-même rémunèrent prient pour le salut de leur âme.

Cinq cents ans nous séparent de ce tableau. Pourtant, il nous parle encore. L’image qu’il a voulu laisser aux générations futures n’a pas changé. Elle nous laisse en admiration et en émois. Peut-être est-ce cela l’immortalité ?

Suggestion d’accompagnement musical :

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Orientation bibliographique :

- S. KEMPERDICK, Rogier Van der Weyden, coll. ‘Maîtres de l’art flamand’, Könemann, 2000 (1999).
- D. DE VOS, Rogier Van der Weyden, Hazan, Anvers, 1999.
- T.-H. BORCHERT, Le siècle de Van Eyck, 1430-1530 : le monde méditerranéen et les Primitifs flamands, Ludion, 2002.







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