Tzvetan Todorov – L’Esprit des Lumières

14022010

Tzvetan Todorov - L'Esprit des Lumières dans Litterature todorov

 

 

 

À tous ceux qui n’espéraient plus

Les problématiques posées dans ce livre – Que nous reste-t-il des Lumières ? et Comment pouvons-nous aborder leur(s) philosophie(s) au XXIe siècle ? – ne sont pas novatrices. Les utopies formulées par ces philosophes du XVIIIe siècle ont marqué l’avènement de la pensée moderne, où l’être humain est doté d’une autonomie intellectuelle et où la raison triomphe des croyances et des superstitions. N’en déplaisent à certains, le XVIIIe siècle n’est pas celui de la consécration d’un matérialisme décrié par tous les milieux religieux, porte ouverte au colonialisme et aux atrocités du XXe siècle. Au contraire : il consacre la réfutation de l’autorité établie et légitimée pour sa seule sécularité et autorise une émancipation de l’esprit humain.

Cet essayiste de renom nous livre une petite synthèse claire et accessible des idées des Lumières au regard des grands enjeux du XXIe siècle : globalisation, désagrégation des systèmes étatiques, retour du religieux comme valeur refuge… La démarche de Tzvetan Todorov mérite d’être soulignée. Depuis plusieurs années, il publie un essai par an environ, traitant des grands débats de notre société en les inscrivant dans plusieurs siècles d’évolution. Le style y est toujours clair, le propos structuré et la mince épaisseur du livre ne rebute jamais l’acheteur. Todorov fait partie des intellectuels que j’admire, à l’opposé, dans ses démarches, de quantité de ses congénères qui se soucient peu d’être lus et de « se mouiller ». En effet, le milieu intellectuel n’a que trop perdu son aura pour avoir balayé du revers de la main les contestations de ses idées et les croyances, ne voulant pas « s’abaisser » à des critiques dans un langage accessible au grand public. Il se prive, de la sorte, des débats qui émaillent la société. Or, où se passe une bonne partie des débats ? Sur la toile. Celle-ci devient un défouloir et un fabuleux moyen de propagation d’idées reçues. Je ne formule là qu’un souhaite tout personnel : que le monde scientifique et intellectuel s’investisse davantage sur la toile, sous peine d’être, sur le long terme, totalement décrédibilisé. A défaut de se trouver dans le rayon « philosophie » des librairies, peut-être ce genre de livre devrait-il être téléchargeable gratuitement.

Cet essai paru en 2007 n’a pas perdu de son actualité. De Beccaria à Jean-Paul II, en passant par le devoir de mémoire, Wikipédia et les lynchages médiatiques, l’auteur s’interroge et nous livre quelques-uns de ses espoirs : un XXIe siècle non pas religieux mais spirituel, pour paraphraser Malraux. Les espoirs ne doivent pas être placés dans les hommes en tant que créature de dieu mais en tant qu’être vivants dotés de raison et d’esprit. Un livre qui, même s’il ne révolutionnera pas le genre, a le mérite de mettre l’homme au milieu du village. Conseillé.

Tzvetan TODOROV, L’Esprit des Lumières, Le livre de poche (Biblio essais), 2007, 160 p.




Tranche de vie à Versailles (1764)

10012010

J’ai envie de vous présenter aujourd’hui la lettre du père d’un hôte que la postérité aura jugé célèbre. Ce jugement était déjà en partie partagé par la cour de Versailles, à en croire la missive. Pourtant, l’hôte de marque n’est qu’à peine mentionné dans le Journal de Papillon de la Ferté (12 février 1764) : « Cinquante louis d’or à un enfant qui a joué du clavecin devant elles [les Mademoiselles]. » Lacune monstrueuse de Papilon de la Ferté ou serait-là la sentance d’un homme assis confortablement dans son fauteuil du XXIe siècle ?

Cette lettre recèle d’informations anecdotiques qui en disent long sur la perception du rituel de cour français par un étranger. Surtout, l’auteur n’est pas avare en considérations et en jugements. Il faut dire que le contraste entre le protocole français et autrichien est impressionnant. Son fils n’avait-il pas pu embrasser l’impératrice d’Autriche, Marie-Thérèse ? La marquise de Pompadour s’est refusée à ce « jeu » quelques jours plus tôt. 

Gardons-nous bien de tout procès de la sorte et tâchez plutôt de deviner de qui il s’agit.

                             Tranche de vie à Versailles (1764) dans Musique wamozart

 

Paris, 1er février 1764
 

Madame !

On ne doit pas toujours écrire aux hommes, mais aussi se souvenir du beau et pieux sexe. Je ne puis vraiment vous dire si les femmes selon belles à Paris, car elles sont peintes, contre toute nature, comme des poupées de Berchtesgaden, de sorte que même si celles qui sont belles à l’origine, elles deviennent insupportables à un honnête Allemand à cause de cette repoussante élégance. […] Je vous aurais sans faute réécrit depuis ma dernière lettre de Versailles si je n’avais toujours tardé pour attendre l’issue de nos affaires à Versailles pour vous en tenir au courant. Mais comme ici tout va un pas de tortue, encore plus que dans les autres Cours, et surtout que tout doit être organisé par les Menus des Plaisirs [sic], il faut avoir de la patience. Si la reconnaissance est égale au plaisir que mes enfants ont procuré à la cour, le résultat sera excellent. Il convient de remarquer qu’il n’est ici nullement d’usage de baiser la main des altesses royales, ni de les importuner en leur remettant des requêtes, encore moins de leur adresser la parole, au passage, comme l’on dit ici, lorsqu’elles se rendent à l’église ses galeries ou aux appartements royaux.

Il n’est pas non plus usuel de rendre hommage au Roi ou à quiconque de la famille royale en courbant la tête ou en faisant une référence, mais on reste droit sans danger, on a ainsi le loisir de voir passer le Roi et sa famille juste devant soi. Vous pouvez de ce fait facilement vous imaginez l’effet et l’étonnement produits sur les Français si imbus de leurs usages de cours, lorsque les filles du Roi, dans leurs appartements tout comme au passage public, se sont arrêtées à la vue de mes enfants, se sont approchées et non seulement se sont laissé baiser la main mais les ont embrassés et se sont faites embrasser par eux un nombre incalculable de fois. Madame Dauphine a également fait de même. Mais le plus extraordinaire pour MM. les Français a eu lieu au grand couvert, le soir du Jour de l’An, où l’on a dû non seulement nous faire place jusqu’à la table royale, mais où mon M. Wolfgangus a eu l’honneur de se tenir tout le temps près de la Reine avec qui il put converser et s’entretenir, lui baiser la main et prendre la nourriture qu’elle lui donnait de la table et la manger à côté d’elle. La Reine parle allemand comme vous et moi ; Mais comme Roi n’y entend rien, elle lui traduisit tout ce qui disait notre héroïque Wolfgang ; Je me tenais près de lui ; de l’autre côté du Roi, où étaient assis M. Dauphin et Mademoiselle Adélaïde, se tenaient ma femme et la fille. Maintenant il faut vous dire que le roi ne prend jamais ses repas en public, sauf dimanche soir où toute la famille royale dîne ensemble. Toutefois, lorsqu’il y a une grande fête, comme le Nouvel An, Pâques, la Pentecôte, les jours de la fête des membres de la famille royale, etc. ; on nomme cela le Grand Couvert, où sont admises toutes les personnes de distinction ; mais il n’y a pas beaucoup de place et la pièce est rapidement pleine. Nous sommes arrivés tard, et la Garde suisse a donc dû nous faire la place ; on nous fit traverser la salle et nous conduisit dans la pièce qui jouxte la table royale et par laquelle Leurs Altesses font leur rentrée. En passant, elles ont adressé la parole à Wolfgang et nous les avons suivies jusqu’à la table.

Ne pouvez me demande de vous décrire Versailles. Je ne peux vous dire qu’une chose : nous y sommes arrivés le soir de Noel et avons assisté à la messe de Noël et aux 3 saintes messes à la Chapelle royale. Nous nous trouvions dans la galerie royale lorsque le roi est revenu de chez Madame Dauphine, après lui avoir apporté la nouvelle de la mort de son frère le prince électeur de Saxe. J’y ai entendu de la musique, bonne et mauvaise. Tout ce qui était pour voix seule et devait ressembler à un air est vide, glacé et misérable, c’est-à-dire français, en revanche les chœurs sont tous bons et même excellents. Je suis pour cette raison allé tous les jours à la messe du Roi dans la Chapelle royale pour entendre les chœurs qui chantent toujours les motets. La messe du Roi est à 1 heure. Mais s’il va à la chasse, sa messe est à 10 heures et la messe de la Reine à midi et demi. […]

la Pompadour

Vous voulez bien sûr savoir à quoi ressemble Mme la marquise de Pompadour, n’est-ce pas ? Elle a sûrement été très belle car elle est encore bien. C’est une grande personne, elle est grasse, bien en chair mais très bien proportionnée, blonde, rappelle en bien des points Theresia Freysauff et a dans les yeux quelque ressemblance avec Sa Majesté l’Impératrice. Elle est très digne et à un esprit peu commun. […] Passons à autre chose ! Ici, il y a une guerre continue entre la musique italienne et la musique française. Toute la musique française ne vaut pas le D[iable] ; mais on en vient à changer rigoureusement. Les Français commencent à chanceler fortement et j’espère que d’ici 10 à 15 ans, le goût français sera complètement éteint.

Léopold Mozart à Marie Theresia Hagenauer à Salzbourg

Vous trouverez ici quelques informations supplémentaires : 1763-1764 : visite à Versailles




Bruxelles la nuit depuis ses toits – Christophe Licoppe

10122009

Du 17 décembre au 1er février prochains, le BIP – Bruxelles Info Place - accueille une exposition qui s’annonce déjà passionnante. Les curieux de ces pages qui s’étaient aventurés dans le menu de droite, celui des liens photos, connaissent peut-être ce jeune photographe, Christophe Licoppe, un artiste qui a photographié Bruxelles la nuit et depuis les toits. La magie opère, c’est sûr. Pour ceux qui n’auraient pas encore cliqué sur le lien, qu’ils n’hésitent pas un instant en le faisant de suite, ici.

Bruxelles la nuit depuis ses toits - Christophe Licoppe dans Bruxelles licoppe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce jeune photographe freelance possède un talent certain, il n’est pas difficile de s’en apercevoir en surfant sur son site : sujet d’actualité (expulsions des sans papiers, dans Le Vif l’Express, réalisations diffusées dans Het Volk, Het Laatste Nieuws, Het Nieuwsblad…), thématiques, portraits… Mais c’est sans aucun conteste son travail sur Bruxelles la nuit et vue des toits qui a fait sa notoriété. Il faut dire qu’il n’est pas à son premier coup d’essai, puisqu’il a déjà été exposé sur cette thématique « Brussels by night » lors d’une exposition en 2007, aux Halles Saint-Géry de Bruxelles. D’ailleurs, ses oeuvres, mêlées à d’autres, m’avaient déjà particulièrement plue à l’époque (je garde précieusement les affiche et prospectus distribués à cette occasion).

Une exposition est entièrement consacrée à son travail et, qui plus est, une publication sera présentée jeudi prochain au BIP – Bruxelles Info Place ! En tout cas, nous y serons… et attendons cette exposition avec une certaine impatience, même. Chapeau bas, l’artiste ! 




Un Vivaldi enflammé

6122009

Aujourd’hui, je me suis délecté avec Ercole sul Termodonte capté par la radio polonaise en janvier dernier. La direction de cet opéra de Vivaldi est le travail de Fabio Biondi et de son Europa Galante, des artistes dont je ne louerai jamais assez le talent. Une bonne partie de cette captation « live » est disponible ici. Ils nous avaient éblouis avec Bajazet, opéra composite à la fois du prêtre roux et d’autres Vénitiens. Cet Ercole sul Termodonte est annoncé au label Virgin, avec une distribution assez différente de celle que je vous propose. Il faut bien que ce label mette sous les feux de la rampe ses « stars », quitte à altérer la qualité de l’interprétation… nous verrons bien. Pour ma part, je suis conquis par cette version provisoire. Je viens de l’écouter en boucle, à trois reprises. Voici un air interprété par Philippe Jaroussky :

Image de prévisualisation YouTube

Je ne m’étendrai pas davantage dans ce billet. Je tenais surtout à vous faire partager une autre vidéo réellement passionnante. Il s’agit d’arie d’opéra du même Vénitien, interprétés par Vivica Génaux, chanteuse à l’immense talent. Elle le démontre une nouvelle fois avec la sortie de son nouveau disque au titre plutôt aguicheur, Pyrotechnics. Qui sait ? Peut-être que le public d’Auchan s’y intéressera… En tout cas, ne boudons pas notre plaisir. Je vous laisse vous délecter, à votre tour.

 Image de prévisualisation YouTube




Debussy : inédits par… Hervé Niquet

26112009

Debussy : inédits par… Hervé Niquet dans Musique glossaJ’ai hésité avant de vous parler de cette sortie discographique. Ce répertoire est totalement neuf pour moi et je me disais que d’autres sites parleraient de ce petit « évènement ». Hélas, il n’y a guère qu’un seul site qui ne s’en est fait l’écho… la preuve peut-être que la toile n’est pas prête encore à remplacer sérieusement les grandes machines que sont les magazines spécialisées (qui se réduisent, réduisent, réduisent…) ou que personne n’ose se prononcer sur cet enregistrement. Il ne me reste plus qu’à prendre – bien modestement – le clavier.

Hervé Niquet demeure un des chefs les plus passionnants de ces dernières années. Evidemment, il ne fait pas l’unanimité : tempi trop rapides pour certains, manque de synchronisation pour d’autres, lectures parfois brouillonnes encore. Voilà ce qu’on peut lire ou entendre parfois. Ces critiques ne sont pas fausses mais le chef privilégie la spontanéité. Une chose est sûre, il ne laisse pas indifférent : la Salle Henry Le Bœuf était à moitié vide passé l’entracte du concert des Watermusics de Haendel l’an dernier au Bozar (Bruxelles) ; au même endroit, cette année, à l’issue du concert d’Andromaque de Grétry (lien), on entendait aussi bien des louanges que des critiques acerbes sur la qualité de l’œuvre et des interprètes. Je pense que beaucoup oublient qu’interpréter rime avec engagement et rigueur intellectuelle ; être entreprenant tout en restant prudent, mais pas frileux ou rigide.

Rendons à César ce qui est à César… et à Dieu ce qui est à Dieu aussi : ses disques de Purcell, ses Watermusics, ses Grands Motets de Lully, ses Charpentier, son Callirhoé de Destouches (pour moi, sa plus belle réussite), son Sémélé de Marin Marais et j’en passe sont en tous points remarquables. Hervé Niquet a l’audace d’explorer des répertoires totalement méconnus pour nous en livrer des versions qui font date. Evidemment, une telle entreprise n’a été possible qu’avec le soutien du Centre de Musique Baroque de Versailles.

Ensuite, saluons le travail de l’éditeur Glossa. Je m’enthousiasmais déjà lors de la sortie du Callirhoé. Trois ans plus tard, ils ne déçoivent pas. Ce concept de livre-CD demeure une superbe aventure : des articles écrits par des musicologues viennent compléter l’enregistrement pour un prix dérisoire. Je tiens une nouvelle fois à saluer cette initiative.

herveniquet1 dans MusiqueAbandonnant son Concert Spirituel pour quelques instants, le chef prend les commandes du Brussels Philharmonic (orchestre qui, comme son nom ne l’indique pas, est flamand… et oui, à Bruxelles plus qu’ailleurs dans le pays, tout est divisé en deux) pour nous livrer un disque consacré aux essais de Claude Debussy au Prix de Rome. L’objectif ? Explorer le répertoire français du prestigieux concours de composition,  jusqu’en 1930. Bien sûr, une telle initiative ne peut découler que d’un partenariat important : le Centre de Musique Romantique Française (Palazzetto Bru Zane) – pendant du CMBV ; l’éditeur Glossa (qui met à disposition sa « fameuse » collection de livres-disques et associe son seul orchestre symphonique, le Brussels Philharmonic) ; Hervé Niquet qui ne se lasse pas d’explorer la musique française qu’il considère comme un tout (lire son interview). A noter que ce n’est pas la première tentative du chef à explorer le répertoire post-baroque, puisqu’il avait été associé à la Beethoven Academie, hélas disparue en 2006, ou enregistré avec le Philharmonique de Monte-Carlo.

debussyAlors que dire de cet enregistrement ? Il m’a énormément plu et captivé. Les interprètes solistes sont honorables sans être exceptionnels, avouons-le mais la direction du chef français n’en est pas moins captivante (serait-ce un scoop ?). Cet enregistrement se laisse écouter avec intérêt, sans lasser car nous sommes saisis dès les premières mesures du Gladiateur jusqu’aux dernières de L’Enfant prodige. Une belle palette de compositions variées nous est proposée, d’autant que certaines sont les premières versions d’œuvres retravaillées ou réorchestrées par Debussy par la suite (Le printemps, L’Enfant prodigue), sans omettre les inédites. Hervé Niquet convainc par sa lecture et de son talent à comprendre des compositions aussi riches que variées, anciennes ou plus modernes. Quant aux articles, ils sont éclairants et aisés d’accès ; la mise sous projecteur d’un pan méconnu de Debussy, celui d’un homme qui subit l’influence de la musique allemande d’abord, qui doute et persévère ensuite, est fascinant ; elle nous permet d’apercevoir le processus de création de Debussy.

Ainsi, malgré la crise tant décriée du disque, Glossa et ses partenaires se lancent dans la courageuse entreprise d’explorer, en plusieurs volumes, la musique française du Prix de Rome. Le Palazzetto Bru Zane et Hervé Niquet portent avec la maison d’édition haut ce projet. Qu’ils poursuivent ainsi, je le leur souhaite et les applaudis à deux mains !

 

Claude Debussy et le Prix de Rome 

Brussels Philharmonic – the Orchestra of Flanders. dir. Hervé Niquet, Glossa, La Musique du prix de Rome, vol. 1, GES 922206-F







DANSE avec les étoiles |
Ex-Pression |
CATGRR |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | ma peinture
| AKHESA
| bricoles