Tranche de vie à Versailles (1764)

10 01 2010

J’ai envie de vous présenter aujourd’hui la lettre du père d’un hôte que la postérité aura jugé célèbre. Ce jugement était déjà en partie partagé par la cour de Versailles, à en croire la missive. Pourtant, l’hôte de marque n’est qu’à peine mentionné dans le Journal de Papillon de la Ferté (12 février 1764) : « Cinquante louis d’or à un enfant qui a joué du clavecin devant elles [les Mademoiselles]. » Lacune monstrueuse de Papilon de la Ferté ou serait-là la sentance d’un homme assis confortablement dans son fauteuil du XXIe siècle ?

Cette lettre recèle d’informations anecdotiques qui en disent long sur la perception du rituel de cour français par un étranger. Surtout, l’auteur n’est pas avare en considérations et en jugements. Il faut dire que le contraste entre le protocole français et autrichien est impressionnant. Son fils n’avait-il pas pu embrasser l’impératrice d’Autriche, Marie-Thérèse ? La marquise de Pompadour s’est refusée à ce « jeu » quelques jours plus tôt. 

Gardons-nous bien de tout procès de la sorte et tâchez plutôt de deviner de qui il s’agit.

                             Tranche de vie à Versailles (1764) dans Musique wamozart

 

Paris, 1er février 1764
 

Madame !

On ne doit pas toujours écrire aux hommes, mais aussi se souvenir du beau et pieux sexe. Je ne puis vraiment vous dire si les femmes selon belles à Paris, car elles sont peintes, contre toute nature, comme des poupées de Berchtesgaden, de sorte que même si celles qui sont belles à l’origine, elles deviennent insupportables à un honnête Allemand à cause de cette repoussante élégance. […] Je vous aurais sans faute réécrit depuis ma dernière lettre de Versailles si je n’avais toujours tardé pour attendre l’issue de nos affaires à Versailles pour vous en tenir au courant. Mais comme ici tout va un pas de tortue, encore plus que dans les autres Cours, et surtout que tout doit être organisé par les Menus des Plaisirs [sic], il faut avoir de la patience. Si la reconnaissance est égale au plaisir que mes enfants ont procuré à la cour, le résultat sera excellent. Il convient de remarquer qu’il n’est ici nullement d’usage de baiser la main des altesses royales, ni de les importuner en leur remettant des requêtes, encore moins de leur adresser la parole, au passage, comme l’on dit ici, lorsqu’elles se rendent à l’église ses galeries ou aux appartements royaux.

Il n’est pas non plus usuel de rendre hommage au Roi ou à quiconque de la famille royale en courbant la tête ou en faisant une référence, mais on reste droit sans danger, on a ainsi le loisir de voir passer le Roi et sa famille juste devant soi. Vous pouvez de ce fait facilement vous imaginez l’effet et l’étonnement produits sur les Français si imbus de leurs usages de cours, lorsque les filles du Roi, dans leurs appartements tout comme au passage public, se sont arrêtées à la vue de mes enfants, se sont approchées et non seulement se sont laissé baiser la main mais les ont embrassés et se sont faites embrasser par eux un nombre incalculable de fois. Madame Dauphine a également fait de même. Mais le plus extraordinaire pour MM. les Français a eu lieu au grand couvert, le soir du Jour de l’An, où l’on a dû non seulement nous faire place jusqu’à la table royale, mais où mon M. Wolfgangus a eu l’honneur de se tenir tout le temps près de la Reine avec qui il put converser et s’entretenir, lui baiser la main et prendre la nourriture qu’elle lui donnait de la table et la manger à côté d’elle. La Reine parle allemand comme vous et moi ; Mais comme Roi n’y entend rien, elle lui traduisit tout ce qui disait notre héroïque Wolfgang ; Je me tenais près de lui ; de l’autre côté du Roi, où étaient assis M. Dauphin et Mademoiselle Adélaïde, se tenaient ma femme et la fille. Maintenant il faut vous dire que le roi ne prend jamais ses repas en public, sauf dimanche soir où toute la famille royale dîne ensemble. Toutefois, lorsqu’il y a une grande fête, comme le Nouvel An, Pâques, la Pentecôte, les jours de la fête des membres de la famille royale, etc. ; on nomme cela le Grand Couvert, où sont admises toutes les personnes de distinction ; mais il n’y a pas beaucoup de place et la pièce est rapidement pleine. Nous sommes arrivés tard, et la Garde suisse a donc dû nous faire la place ; on nous fit traverser la salle et nous conduisit dans la pièce qui jouxte la table royale et par laquelle Leurs Altesses font leur rentrée. En passant, elles ont adressé la parole à Wolfgang et nous les avons suivies jusqu’à la table.

Ne pouvez me demande de vous décrire Versailles. Je ne peux vous dire qu’une chose : nous y sommes arrivés le soir de Noel et avons assisté à la messe de Noël et aux 3 saintes messes à la Chapelle royale. Nous nous trouvions dans la galerie royale lorsque le roi est revenu de chez Madame Dauphine, après lui avoir apporté la nouvelle de la mort de son frère le prince électeur de Saxe. J’y ai entendu de la musique, bonne et mauvaise. Tout ce qui était pour voix seule et devait ressembler à un air est vide, glacé et misérable, c’est-à-dire français, en revanche les chœurs sont tous bons et même excellents. Je suis pour cette raison allé tous les jours à la messe du Roi dans la Chapelle royale pour entendre les chœurs qui chantent toujours les motets. La messe du Roi est à 1 heure. Mais s’il va à la chasse, sa messe est à 10 heures et la messe de la Reine à midi et demi. […]

la Pompadour

Vous voulez bien sûr savoir à quoi ressemble Mme la marquise de Pompadour, n’est-ce pas ? Elle a sûrement été très belle car elle est encore bien. C’est une grande personne, elle est grasse, bien en chair mais très bien proportionnée, blonde, rappelle en bien des points Theresia Freysauff et a dans les yeux quelque ressemblance avec Sa Majesté l’Impératrice. Elle est très digne et à un esprit peu commun. […] Passons à autre chose ! Ici, il y a une guerre continue entre la musique italienne et la musique française. Toute la musique française ne vaut pas le D[iable] ; mais on en vient à changer rigoureusement. Les Français commencent à chanceler fortement et j’espère que d’ici 10 à 15 ans, le goût français sera complètement éteint.

Léopold Mozart à Marie Theresia Hagenauer à Salzbourg

Vous trouverez ici quelques informations supplémentaires : 1763-1764 : visite à Versailles


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3 réponses à “Tranche de vie à Versailles (1764)”

  1. 4 02 2010
    Marie (10:32:20) :

    J’eusse aimé qu’un Léopold m’écrivît ainsi …
    une lectrice est re-passée en se montrant :-)

  2. 4 02 2010
    lestroarmonico (17:59:47) :

    Chère Marie,

    Je ne sais pas s’il faut envier les femmes que Léopold décrit puisqu’il n’est guère flatteur envers elles, du moins dans cet extrait. Mais il décrit les scènes avec tant de franchise et dans un ton si direct que ça en devient succulent… Alors, oui, peut-être eusse-je aimé qu’il me décrit aussi.

    Merci à toi pour ton passage remarqué dans ces pages.

    Bien à toi,

    L’estro

  3. 5 02 2010
    Marie (13:16:00) :

    Ce qui m’a décidée à franchir le pas de communication – joli pas de danse apparenté à l’entrechat – c’est le fait de lire « décomplexer le public » à deux reprises. Il l’est maintenant cher L’Estro et nul besoin pour un homme d’être flatteur (je parle en général bien sûr) la courtoisie suffit à enrober une vérité un peu rude ! :-)

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