Le Choc des Titans

13 04 2008

Le Choc des Titans dans Peinture angh01La fureur du combat : une main brandie empoignant un sabre. Le coup est prêt à s’abattre et l’épée de l’adversaire (qu’on voit brandie en fond) tentera de le contrer. Tentera… car la détermination du guerrier semble affirmer le contraire. Observons comme les doigts sont refermés avec force autour de la fusée (manche) du sabre. Et puis cette tête penchée de trois quart vers l’avant, avec ce regard haineux qui nous hypnotise malgré l’ombre du chaperon. Les traits du visage sont crispés ; il hurle. Soyez attentifs et vous entendrez le cri du guerrier. Même son nez pointu semble vouloir agresser son adversaire. Et que dire de son armure qui le recouvre plus que tout autre belligérant ? Elle renforce sa détermination à vouloir un combat rude et sans merci.

Certains auront sans doute reconnu d’où provient ce détail. Il s’agit d’un dessin de la Bataille d’Anghiari de Léonard de Vinci.

Léonard de Vinci (1452-1519), inutile de le présenter. Sa renommée et son image associées à toutes les sauces en ont fait l’un des grands produits de la culture – de la consommation, pardon ! – de masse. Sa Joconde, qu’on a aimé affubler de quantités d’énigmes tout aussi absurdes les unes que les autres (il lui fallait peut-être cela pour lui conférer un intérêt certain ?), et sa Cène, mystifiée par un Code sans queue ni tête, ont fini par éclipser le reste de sa (maigre) production artistique, quand ce n’est pas la renommée de l’artiste lui-même - immense, répétons-le – qui a relégué dans l’ombre d’autres génies de la Renaissance, elle aussi, trop souvent qu’italienne. Mais je m’égare. Revenons à notre sujet.

Florence, 1503. La jeune République engage Léonard de Vinci comme ingénieur hydraulique afin que celui-ci détourne et canalise le cours de l’Arno, alors que les conflits avec Pise (port principal de Toscane) font rage. Parallèlement, le gonfalonnier (porteur de l’étendard de la ville, chef du gouvernement), Pier Soderini, charge l’artiste d’orner ld’une fresque a salle du Grand Conseil, au Palazzo della Signoria (Palazzo Vecchio). Le projet est monumental. Il s’agit de peindre une fresque de 17 mètres sur 7.

Le sujet ? Une bataille. Mais pas n’importe laquelle. Il faut qu’à la fois elle magnifie et « historicise » l’évènement en le faisant passer à la postérité. Léonard doit la peindre, Machiavel la valoriser dans ses écrits. Il faut dire que la jeune République cherche encore son identité… elle opte pour la bataille d’Anghiari (du nom de la petite ville à côté de laquelle se déroula les évènements), remportée par les Florentins et leurs alliés des terres pontificales le 29 juin 1440 aux dépends des Milanais. Quiconque oserait douter de la légitimité du pouvoir nouvellement instauré aurait ce témoignage pour réponse.

anghiaripetit dans PeintureAinsi, Léonard travaille avec son atelier sur le projet pendant près d’un an. Il prend son temps et expérimente. En fait, il teste de nouveaux procédés picturaux (il cherche à transposer la peinture à l’huile sur des fresques) et de composition (il veut bouleverser la composition par des recherches « intuitives » en la rendant plus campact, plus « spontanée » aussi). Mais il veut surtout mettre en scène des sujets qui lui sont chers et sur lesquels il travaille depuis des années. Les études que nous possédons encore de lui nous le démontrent : combien de fois n’a-t-il pas esquissé des chevaux, de leurs mouvements au galop à leurs cambrures en passant par l’expression de leur tête. Le résultat est saisissant. Regardez (cliquez sur l’image pour l’agrandir) et écoutez (lancez la video comme fond sonore ; explication du choix musical à la fin de l’article) :

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Immanquablement, nous ne pouvons qu’être saisi par l’intensité, le dynamise et le drame de la scène, même au travers de cette copie (j’y reviendrai). Je vais découper l’oeuvre en trois parties afin de l’analyser et de la lire.

angh02Commençons par le registre droit représentant les deux cavaliers florentins. Nous pouvons nous avancer en disant qu’il s’agit de Piergiampaolo Orsini et Ludovico Scarampo, les deux commandants des troupes de Florence. Le premier, au fond, est déjà engagé dans la bataille et le second, presque de dos, vient à sa rescousse. La position de ce dernier est un technique pour inviter le spectateur à entrer dans la scène. Comme le protagoniste, nous arrivons alors que le conflit fait déjà rage. Lançons-nous dans la mêlée, la victoire en dépend ! Il parvient a en extraire l’étendard. L’attitude des Florentins est différente de celle des Milanais : ils sont beaucoup plus réfléchis, moins enragés, ce qui n’enlève en rien leur détermination (voyez l’étude à gauche). D’ailleurs, le combattant au premier plan ne porte-t-il pas le casque à l’effigie de l’antique Minerve, garant de la réflexion (tout comme le dragon, dans certaines copies alternatives) ? Mais ce sont surtout les chevaux qui nous interpellent : ils s’entrechoquent déjà ; leurs pattes s’entremêlent, leurs cous se tordent, leur crin flotte au vent après la charge folle. Ils vont même jusqu’à se mordre ! Quant au cheval au fond, il ouvre grand la gueule et henni. On imagine aisément le choc ressenti. Quelques instants plus tard, moins d’une seconde peut-être, ce sera aux guerriers de s’affronter.

Pourtant, cette partie droite n’est pas celle qu’on remarque de prime abord. D’abord, parce que les teintes plus sombres etangh03 la richesse des motifs assombrissent la partie gauche et attirent notre oeil. Ensuite, la rage qui se dégage des deux Milanais est fascinante. Regardez comme le personnage déjà évoqué au début prend appui sur la hampe (l’autre enjeu de ce conflit, avec l’étendard déjà arraché par les Florentins). Le sabre est suspendu et prêt à trancher tout ce qui pourrait s’y opposer. Francesco Piccinino et Niccolo, son père, tous deux commandants des troupes milanaises, incarnent la colère, la furie, la rage du combat à eux seuls. Ils fascinent même, nous l’avons déjà dit. Les attributs vestimentaires du personnage de gauche étonnent : ils paraissent exotiques, faits tantôt de coquillages, de peau, de cornes, de chaînes et de métal. Mais lorsque nous lisons de plus près, la figure de bélier, les cornes d’Ammon et la peau de bélier nous évoquent immédiatement le dieu Mars, dieu de la guerre et soulignent la bestialité guerrière des combattants. Ils se tordent et grimassent. Le cavalier de gauche ne forme plus qu’un avec l’animal, dont l’absence de la tête est remplacée par le buste du combattant. Les limites de sa cuirasse sur sa jambe sont floues. Quel spectacle affligeant et fascinant à la fois ! A la bestialité guerrière de Mars répond la tactique réfléchie de Minerve, son vainqueur.

Enfin, comment ne pas évoquer les guerriers qui succombent, écrasés par les sabots des chevaux quand ce n’est pas par la violence du choc ? Un autre tente de s’échapper en rampant, se protégeant d’un boulier. Cela semble vain : le cheval de gauche le piétinera tôt ou tard.

L’intensité de cette oeuvre laisse pantois. Pourtant, cela ne semblait pas suffisant pour la jeune République en quête d’affirmation identitaire. Quelque peu après que Léonard entame son travail, elle invite un nouveau génie à réaliser jusque à côté de sa fresque la bataille de Cascina. L’artiste se prénomme Michel-Ange. De ce choc des titans, il est difficile de savoir qui sort vainqueur. Léonard, qui avait pendant longtemps négligé le travail de Michel-Ange, est obligé d’admettre que la sur-musculature de ses personnages (« en sac de noix », dixit Léonard) confère un style héroïque à ses oeuvres, plus proches du goût de la haute Renaissance que celles de de Vinci. Léonard s’en inspire ; on l’observe dans les veines et dans les membres nus. La maturité artistique de Michel-Ange, ainsi que son prestige, s’imposent au vieil artiste.

De leur « combat », il ne reste que quelques cendres et débris épars. Les fresques ne nous sont connues que par des copies postérieures (celle de Léonard étant réalisée en partie par Rubens, un autre titan). Jamais elles ne furent achevées, comme ces esquisses nous le montrent. Elles furent détruites ou recouvertes (des recherches dirigées par Maurizio Seracini sont en cours d’investigation) par Vasari.

 

Concernant le choix sonore :

J’ai opté pour la battalia de Biber car, même si celui-ci est postérieur de plus d’un siècle à l’oeuvre de de Vinci, il répond mieux à l’esthétique que nous avons aujourd’hui d’une bataille. Je concède toutefois qu’elle ne rend pas tout à fait bien la furie de l’oeuvre analysée. Aussi, voici d’autres suggestions qui nous interpelleront peut-être davantage, en attendant de trouver un accompagnement musical définitif :

1. « Tourdion » : même si les paroles sont gaies et l’ensemble dansant, le rythme, lui, est très régulier… contemporain de de Vinci.

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2. Aria de Tito Manlio de Vivaldi : ici, la furie de la bataille se fait bien tendre. Colle très bien !

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3. « The Battle of Pelennor » de The Lord of the Rings, par Howard Shore : changement radical de registre. Musique lourde, rythmée, emprunte d’un certain fatalisme, c’est peut-être celle qui pourrait interpeller le plus grand monde par son aspect contemporain.

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Orientation bibliographique :

- Fr. ZÖLLNER, Léonardo, Tachen, Cologne, 2000.
- Léonard de Vinci : dessins et manuscrits, Dossier de l’art, juin 2003, n°96.
- Léonard de Vinci. Dessins et manuscrits, Connaissance des Arts, H.S. 195, 2003.


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4 réponses à “Le Choc des Titans”

  1. 15 04 2008
    venezia (05:34:29) :

    Félicitations pour cet excellent billet consacré à cette œuvre de Léonard, on vous sent très inspiré, vous nous livrez ici un interprétation du travail du Florentin très détaillé. J’ai lu il y a quelque temps une biographie de Serge Bramly Au début de son livre, il écrit que Léonard, sur un des carnets qu’il portait toujours sur lui, avait inscrit cette phrase d’Ovide : « Je doute, ô Grecs, qu’on puisse faire le récit de mes exploits, quoique vous les connaissiez, car je les ai faits sans témoin, avec les ténèbres de la nuit pour complice. » Personnage complexe et fascinant à la fois il ne laisse en aucun cas indifférent. Merci pour votre travail très instructif, qui permet de garder en mémoire tous ces artistes qui nous ont laissé un patrimoine culturel si riche, et que nous devons entretenir dans nos mémoires afin que leur œuvre ne s’évanouissent pas au fond d’elles.

  2. 15 04 2008
    lestroarmonico (17:24:17) :

    Merci Venezia pour ce commentaire ! En effet, cette oeuvre m’a tellement pris par sa force, que je voulais transmettre cet engouement.
    Très jolie phrase d’Ovide et qui correspond tellement bien à Léonard. Je pense même que cette phrase pourrait s’adapter à chaque personne, si petite soit-elle, qui réalise quelque travail ou livre quelque réflexion que ce soit. Chacun oeuvre à une société, certains de manière plus « poussée » que d’autres.

  3. 15 04 2008
    jardinbaroque (19:37:00) :

    Lorsque politique et art se rencontrent, l’oeuvre produite sera-t-elle digne d’intérêt ? Au vu de nos médiocres exemples contemporains, il est permis d’en douter.
    Mais ici, c’est à un artiste de talent que l’on demande d’illustrer un épisode de la geste florentine revisitée et embellie pour l’occasion, et c’est tout autre chose. Tu as raison, cette bataille est puissante, si réelle qu’on y entend presque le cliquetis des armes, le cri des guerriers, qu’on y respire presque la sueur des combattants et l’odeur de leur monture. C’est un spectacle terrible, au sens que l’Antiquité donnait à ce mot. Contrairement au jeune Michel Ange, Léonard nous présente ici un combat d’hommes, pas un combat de statues. C’est une des principales différences entre ces deux immenses artistes quand ils peignent : l’un travaille la chair, l’autre sculpte le marbre.
    Ton billet est excellent, et je n’en suis pas surpris. On sent que le sujet t’inspire et le temps que tu as passé à l’étudier. Ton choix musical est parfait, en dépit du décalage temporel avec le sujet : le contrepoint qu’il offre à l’oeuvre que tu étudies est, à mon sens, pertinent.
    Je note, pour finir, deux choses qui ont retenu mon attention : tu écris que la grande figure de Vinci a éclipsé d’autres artistes tout aussi talentueux (et sans doute plus réguliers) de la Renaissance et que cette dernière n’est trop souvent qu’italienne. Tu as doublement raison. M’autorises-tu à faire un voeu ? Ce serait alors celui de lire un jour sous ta plume érudite un billet sur un de ces artistes méconnus et autres qu’italiens.
    Merci encore pour la qualité de ton travail.

  4. 18 04 2008
    jos_ti (11:59:57) :

    L’invitation de Jardin Baroque de passer par les chemins de ton blog est une bonne idée et me permet de le découvrir à travers cette étude très intéressante. Bonne continuation pour tes projets et je reviendrais à l’occasion flâner sur les sentiers !

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