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Le Miserere de Gregorio Allegri

21032008

Le Miserere de Gregorio Allegri dans Musique sixtine03Jour particulier que celui-ci pour les catholiques : nous sommes le Vendredi saint, jour où le Christ fut crucifié. Pour bien comprendre et « capter » une œuvre musicale, il fait essayer de l’approcher au plus près afin d’en saisir une infime partie de son émotion, pieuse pour la présente composition.

Tâchons d’abord de remonter le temps pour quelques minutes. Fermez les yeux. Réouvrez-les à présent. Nous voici à Rome, le Vendredi saint 12 avril 1639 (de notre calendrier contemporain). La basilique de Rome, depuis quelques années maintenant, est le nouveau centre de la chrétienté. La Semaine sainte touche bientôt à sa fin, l’apothéose des célébrations étant dimanche avec la fête de Pâques.

Nous sommes invités à célébrer la messe de l’Office des Ténèbres au couché du soleil. Le pape en personne (en habit de chœur, sans étole), Urbain VIII, officie, accompagné des cardinaux. La Chapelle Sixtine est un tel déchaînement de couleurs et de formes qu’elle ne peut qu’émouvoir le fidèle présent (ou le simple visiteur que nous sommes). Des cierges luttent contre l’obscurité de ces jours sombres, ceux où tout espoir de rédemption se serait évanoui (à 15h « précises » dit-on… d’ailleurs, depuis, il neige sur Bruxelles ! (sic)).

L’office a déjà débuté depuis quelques temps. Le pape et les cardinaux sont agenouillés devant l’autel. C’est alors que la lecture des quatorze premiers psaumes de l’Ancien Testament débute. Au fur et à mesure des passages, quatorze des quinze bougies d’un chandelier triangulaire sont éteintes. L’obscurité complète a envahi les lieux, ou presque car une, une seule bougie éclaire encore l’office, au sommet du chandelier. Elle symbolise le Christ, cette lumière dans l’obscurité ; les autres étant les onze apôtres (Judas en est exclus… logique) et les trois Marie.

Alors qu’on répète l’antienne, un clerc s’empare délicatement de la bougie, s’appuyant de la main droite sur l’autel. « Christus factus est » est entonné à genoux, en chœur. La mort du Christ ne fut pas éphémère mais plongea les hommes dans les ténèbres. Symboliquement, l’ultime bougie est cachée derrière l’autel ou préservée dans une lanterne. Le « Pater noster » raisonne à voix basses.

Et c’est alors que le moment le plus intense de cette liturgie se produit : un chœur en deux parties entame le Miserere [mei Dieu], le psaume 50. Mais il ne s’agit pas de n’importe lequel ! Celui-ci n’a que quelques années à peine, tout récemment composé par Gregorio Allegri (1582-1652). Quelle émotion s’en dégage ! Ecoutons :

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Cette œuvre est exceptionnelle malgré une écriture tout à fait ordinaire. Neuf voix la chantent, réparties en deux formations de quatre et cinq voix. Chaque chœur est précédé d’une monodie grégorienne (usage courant dans les églises romaines) à laquelle il répond, à l’exception du premier et dernier verset. L’alternance entre la monodie grégorienne (qu’on pourrait assimiler à Dieu Tout-Puissant) et la masse chorale (l’assemblée des fidèles terrorisés) est constante et régulière.

A l’occasion de cette exécution, les meilleurs chanteurs de la Chapelle pontificale ont été réunis : castras, altos masculins, barytons et basses. Chacun doit être capable d’orner la composition par l’improvisation. La note do, la plus aiguë ici, obsédante aussi, ne peut laisser indifférent l’auditeur : une impression d’intemporalité l’envahit ; tout repère s’efface autour de lui (rappelons qu’il est plongé dans l’obscurité). La communion entre croyants est totale.

Le texte n’est pas seulement chanté : la musique l’intensifie souvent. Ecoutons comme le Tibi soli peccavi est raide et tentu. Il vient nous répéter comme un glas notre repentance éternelle : « Contre toi et toi seul j’ai péché ».

Après une dizaine de minutes, les deux formations chorales se réunissent pour appuyer les derniers mots du psaume, les plus importants, ceux du jugement : Tunc acceptabis sacrificium justitiae, oblationes, et holocausta: tunc imponent super altare tuum vitulos [« Alors, tu agréeras de justes sacrifices, holocauste et oblation parfaite ; alors on placera des taureaux sur l’autel »]. Silence. Il est pesant et méditatif. Les derniers participants émergent de leur émotion.sixtine02 dans Musique

L’officiant, toujours à genoux, récite sobrement l’oraison Respice à haute voix et l’achève tout bas. Soudain, le chœur et le cérémoniaire se mettent à frapper le sol à l’aide de leur chapelet ou d’un bâton afin de reproduire le tremblement de terre et de chasser les derniers démons qui rôderaient encore. Ils cessent lorsque le cierge, caché derrière l’autel, réapparaît. Le silence est total après ce vacarme et le contraste est saisissant. La bougie est éteinte et le clergé se retire. Les autres cierges sont enfin rallumés petit à petit, marquant la fin de ce voyage mystique.

A titre personnel, je trouve cette cérémonie très théâtrale et fascinante par cet aspect.

Maintenant, quelques remarques concernant l’œuvre et le manuscrit :

Cette composition, splendide, est le leg d’une pratique musicale que seul Rome connaît encore à l’époque (début XVIIe siècle) : le stile antiquo (a cappella, sans instrument [interdits durant tous les Offices des Ténèbres]). La Contre-Réforme avait été claire un siècle plus tôt : il faut que le texte soit intelligible et non prétexte à l’extravagance du compositeur. D’où une homophonie qui accentue la masse chorale de l’effectif. Il est donc logique que Rome, centre de la chrétienté, soit le bastion de ce style ancien alors que Monteverdi a déjà révolutionné la musique et propagé le stile nuovo, c’est-à-dire concertant. D’ailleurs, l’expression a cappella ne lui reste-t-il pas associée (« à la manière de la Chapelle [pontificale] ») ? Toutefois, cette œuvre, par certains aspects, marque la transition entre le style a cappella et le style concertant. Le texte n’est plus prétexte : Allegri (à l’issue d’un concours qu’il avait remporté) a rigoureusement sélectionné les versets du psaume afin que sa musique vienne souligner et renforcer l’émotion du texte.

Quant au manuscrit, c’est lui qui est à l’origine de la popularité de l’œuvre. Jalousement gardé par le pape (le jouer hors de Rome pouvait valoir l’excommunication !), il n’a été visionné que par quelques privilégiés, accentuant un peu plus l’aspect exceptionnel de la partition, enviée et adulée à travers toute l’Europe. L’empereur Léopold Ier d’Autriche en demanda une copie que le pape ne put refuser. Celle-ci fut exécutée à Vienne quelques semaines plus tard. A l’issu de l’office, l’empereur, déçu par la pâle copie, suggéra au pape de congédier le copiste. Mais ce dernier aurait-il pas reçu l’ordre de n’en copier qu’un pâle reproduction ?

sixtine01En 1770, Mozart (âgé de quatorze ans), alors en tournée en Italie avec son père, assiste à l’office à la Chapelle Sixtine et est bien décidé à repartir de Rome avec la partition. Ne pouvant la consulter, il la mémorise ! Au même moment, le musicologue anglais Burney compare les copies qu’il avait pu se procurer et constate que seule la ligne de la soprano est identique d’une version à l’autre ! Il décide toutefois d’en éditer une version « critique » et « reconstituée ».

Autre époque, autre personnage : Mesplat, commissaire chargé aux arts de Napoléon, décide de mettre les archives vaticanes sous scellés lorsque l’empereur français conquiert l’Italie. En remerciement (personne n’étant entré dans les archives à l’exception de l’entourage papal), le pape lui offre un recueil du répertoire musical romain dans lequel figurait une copie (d’après l’original) du Miserere d’Allegri.

Mendelssohn et Alfieri en font également une transcription au XIXe siècle après l’avoir entendue à Rome. La partition originale étant apparemment aujourd’hui perdue (à moins que le Vatican ne la garde toujours jalousement), c’est un mélange de ces copies qui nous permettent de l’interpréter mais sans plus aucune ornementation baroque.

A chaque exécution qui n’eut pas lieu à la Chapelle Sixtine, le public fut déçu. Non pas que la partition n’eut été pas la même. En vérité, la beauté de l’œuvre ne venait pas du papier mais de la qualité de l’interprétation et de l’improvisation vocale du chœur pontifical. Et c’est cela qui est perdu à jamais.

Orientation discographique :allegri1

  • Peter Philips et les Tallis Scholars ont enregistré une version qui a, pendant longtemps, été la référence au début des années ’90. Il s’agit là davantage d’une version dix-neuviémiste et moderne qu’ancienne. Elle a toutefois l’indéniable avantage que son esthétique moderne nous interpelle davantage qu’une version plus « historique ».

 

  • Par les mêmes, version plus « ancienne », comprenez une reconstruction avec tentatives d’improvisations. Très convaincant !allegri3

 

  • Enfin, l’ensemble A sei voci a également gravé, sur le même disque, une tentative de reconstruction, ainsi qu’une version moderne. Elle a été longtemps considérée comme référence, mais je n’accroche pas du tout.

Orientation bibliographique :

Edmond LEMAIRE, Guide de la musique sacrée et chorale profane. L’âge baroque 1600-1750, Fayard (« Les indispensables de la musique »), Paris, 1992.

Petit bonus : la tentative de reconstruction de la partition telle qu’elle pouvait être entendue à l’époque baroque, par l’ensemble A Sei Voci :

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